
CET ENFANT
Texte et mise en scène de Joël Pommerat
avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Jean-Claude Perrin, Marie Piemontese
Théâtre des Bouffes du Nord
Direction Micheline Rozan - Peter Brook
Location :
01 46 07 34 50
Métro : La Chapelle (ligne 2)
Du mercredi 21 mars
au samedi 14 avril 2007 à 21 h
Matinées les samedis à 15 h 30
Relâches les dimanches et lundis
« Ecrire un spectacle sur le thème de la parentalité inspiré de la parole d’habitants d’une cité (à Hérouville St Clair), le représenter dans les centres sociaux-culturels de l’agglomération de Caen, spectacle devant favoriser un échange de paroles parmi le public… »
Voilà en résumé la commande qui m’a été formulée par Jean-Louis Cardi de la caisse d’Allocations Familiales du Calvados (relayé par Angelina Berforini et Patrick Boutigny du CDN de Normandie) il y a quatre ans.
J’ai d’abord pensé que ce projet représentait un piège pour un metteur en scène de théâtre. Mes intérêts ne pouvant se concilier avec ceux d’un professionnel du domaine social.
Il m’était impossible de m’engager à répondre à des attentes que j’imaginais nombreuses de la part d’une institution sociale.
Parti pour décevoir, j’ai peu à peu compris les intérêts possibles de ce travail : mélanger des individus autour de questions simples sur la société et sur l’existence en général, favoriser la discussion entre personnes d’un même quartier, entre des artistes et un public, mélanger des domaines n’ayant plus l’habitude de se côtoyer : le social, l’artistique.
Sortir des compartiments habituels (ou bien tous les réunir) : la soirée poésie, la réunion de quartier, l’assemblée politique, le groupe de paroles, le pot entre amis. Ramener du concret dans le théâtre. Je suis donc parti à la rencontre des habitants avec lesquels je m’étais engagé à dialoguer sur la question en forme d’abîme : « qu’est-ce qu’être parent aujourd’hui ?»
Consacrer dix journées de sa vie à échanger avec des inconnus sur des sujets aussi essentiels que ceux qui touchent à la famille, à son rôle de parent, à sa propre histoire d’enfant, son origine, et ses responsabilités, c’est une expérience vraiment forte.
Je ne m’attendais pas à recueillir au cours de ce dialogue avec ce groupe de personnes (exclusivement des mères), une somme de témoignages aussi bouleversants parce que durs. Je ne m’attendais pas à ce que le désir de parole de ces femmes se révèle à ce point (et si rapidement) une véritable nécessité de parole.
Je ne m’attendais pas non plus à ce que la discussion, sans volonté particulière de ma part, s’oriente finalement sur l’histoire difficile de ces mères avec leurs propres origines parentales (alors que le sujet de départ dirigeait normalement la discussion sur leurs rapports de parents avec leurs propres enfants).
A partir de cet échange qui aurait pu déboucher sur des généralités sociales, historiques, économiques, j’ai donc écrit une série de textes sur les rapports entre enfants et parents, entre parents entre eux, en écho à tous ces témoignages reçus (plus qu’en écho, en hommage parfois) mesurant le prix de cette parole à laquelle il m’avait été donné d’avoir accès, ce qu’elle avait de précieux et d’humainement essentiel. Et c’est ainsi que tout naturellement la parole est devenue l’enjeu principal des personnages de ma pièce…
Dans mon écriture je n’ai pratiquement jamais repris directement une histoire qu’on m’avait racontée. Je me suis même inspiré d’une scène d’un autre auteur de théâtre Edward Bond.
Ma façon de rendre compte le plus justement de ces témoignages est passée par une recréation et même une réinvention de la réalité, le théâtre ne pouvant se comparer avec un document télévisuel.
Je ne crois pas q’une représentation théâtrale puisse modifier le cours de l’existence de quelqu’un mais il n’empêche que c’est à l’intention de certains spectateurs en particulier que j’ai écrit et mis en scène ce spectacle (la grande majorité de ces femmes que j’avais rencontré). J’ai pensé à quelqu’un qui aurait fini par se persuader que le bonheur parental était la norme, qu’il y aurait même quelque chose de honteux à n’avoir pas à rencontrer la perfection en matière de vie, en tant qu’enfant, en tant que parent. J’ai pensé à quelqu’un, un peu écrasé dans son silence, sa solitude, par notre « meilleur des mondes », finissant par ne plus se croire un membre à part entière de la société des hommes, sa réalité de parent et son histoire familiale correspondant si peu à ces modèles idéaux qui servent très souvent de référence aujourd’hui … la mère idéale, le père idéal, l’enfant idéal, la famille idéale, toutes les vertus sublimes et les bons sentiments allant avec et qu’on risque finalement tous de prendre à un moment ou à un autre pour la réalité.
Joël Pommerat
Auteur-metteur en scène.
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